Pourquoi est-ce que le Juif dérange?

Publié le par Eli d'Ashdod

Nouvel Obs 06/07/2009

Pourquoi est-ce que le Juif dérange?

C'est incroyable, tout ce que l'on peut apprendre du regard des autres! Le psaume 126, septième cantique des degrés, — qui s'ouvre sur les paroles suivantes: « Quand l'Eternel ramena les captifs de Sion, nous étions comme des gens qui rêvent (…) » — est édifiant, car il atteste ce phénomène dans une allusion à peine voilée.


Dans le troisième verset, la même information, à propos des prodiges accomplis pour le peuple d'Israël, est rapportée sous deux angles différents ; d'abord à la troisième, puis à la première personne du pluriel: des prodiges sont accomplis, d'abord « pour eux », selon le regard des nations, puis « pour nous », tel que le perçoivent enfin les Juifs. Or, c'est exactement ce qui se produit aujourd'hui: de nombreux Juifs n'ont pas encore compris que leur présence en Palestine, en tant que Palestiniens historiques, passés, présents et futurs, est le fait du rassemblement des exilés prévus déjà à la sortie d'Egypte [citons un exemple, à titre d'illustration: « l'Eternel (…) te rassemblera du sein des peuples parmi lesquels il t'aura dispersé » (Deutéronome XXX, 3)], ce que les nations en général ont compris depuis bien longtemps.
Il est particulièrement surprenant que l'existence de D. et celle du peuple juif, sans évoquer nécessairement la notion de peuple élu, de laquelle ce sont précisément des Juifs qui s'en démarquent, sont étroitement liées dans l'entendement collectif. Ce principe, bien entendu, n'est pas proclamé ouvertement ; il est énoncé par la négative, celle-ci apparaissant dans la dialectique de nombreux penseurs, depuis les cercles universitaires de la critique biblique à la politique, en passant par le journalisme. Les questions visant à remettre en cause l'existence de D. et du peuple juif vont de paire, et on se demande toujours conjointement si les événements relatés dans la Bible, et l'existence de D. ne seraient pas plus légendaires que bien réels. Dans le cadre de ces élucubrations, on peut se demander, en allant à peine un peu plus loin, à quel moment le peuple juif a été inventé. Que se dit le Juif authentique, fidèle à son D. et à sa Torah? Il se dit que l'ancienneté des faits rapportés, Abraham étant né en l'an 1948 de l'ère juive, soit il y a 3821 ans, pour être précis, ou 4000 ans approximativement, fait que beaucoup éprouvent quelque difficulté à y prêter foi. Dans l'histoire de France, à titre de comparaison, les Louis millésimés de I à XVIII semblent bien plus tangibles, ainsi que les Napoléon numérotés de I à III. Vercingétorix, bien que plus ancien, est attesté par de nombreux documents relatifs à la soumission de la Gaule à l'empire Romain. Quoi qu'il en soit, son histoire remonte tout de même à moins de deux mille ans!
Mais alors, si le problème, c'est l'oubli, ou le manque de documents qui corroborent et attestent les faits, comment se fait-il que la réalité de la Shoah soit autant contestée, des milieux universitaires (certes, pas tous), aux dirigeants de presque tous les pouvoirs dictatoriaux ou terroristes? La réponse, c'est que ce qui concerne Israël, aussi bien en tant que peuple qu'en tant qu'Etat, dérange. A nouveau, son histoire et celle de la Bible se rejoignent, « et l'Eternel te dispersera parmi tous les peuples, d'une extrémité de la terre à l'autre (Deutéronome XXVIII, 64) », « Et parmi ces nations mêmes tu ne trouveras pas de repos (idem 65) », « et ton existence flottera incertaine devant toi (…) et tu ne croiras pas à ta propre vie (idem 66) ; si horribles seront les transes de ton cœur et le spectacle qui frappera tes yeux (67) ». Non, il est plus tranquille, et beaucoup moins engageant, de considérer que D., la Tora, le peuple juif et la shoah ne sont que de pures inventions. Car ça n'engage à rien.
Dans l'œuvre de rabbi Yéhouda Halévi, le Kouzari, qui relate la recherche du roi interpelé dans son rêve, ses intentions étant jugées bonnes mais ses actes mauvais, le Sage lui répond:
« J'ai foi en le Dieu D'Abraham, d'Isaac et de Jacob, qui a fait sortir le peuple d'Israël avec des miracles et des prodiges d'Egypte, qui les a nourris dans le désert et qui leur a donné la terre de Canaan en héritage, (…) Nous avons foi en tout ce qui est écrit dans cette Torah. » Le roi a été interloqué: « N'aurais-tu pas dû me dire, toi, le Juif, que tu as foi dans le Créateur du monde, dans celui qui la mis en place et qui le gère, celui qui t'a créé et qui te nourrit, (…) ce en quoi a foi toute personne qui a une religion etc. »
Le Juif est donc bien celui qui exprime l'implication de la Divinité dans la marche du monde en général, et dans la vie intime de l'homme en particulier, dans sa pensée et dans ses actes.
Or, l'implication de D. dans l'histoire, par le biais du peuple juif, sert de base indispensable aux autres religions monothéistes. Ces événements collectifs sont bien l'expression de son implication dans l'histoire dans laquelle Il se révèle. C'est bien cette histoire collective qui fournit une base cohérente aux autres religions, quand elle s'adresse au peuple sortant d'Egypte, avec plus de six cents milles hommes âgés d'au moins vingt ans. Or, ces religions qui se veulent héritières sans que l'ancêtre soit mort n'ont aucun élément qui soit de taille à rivaliser avec cette réalité. Les miracles individuels de leurs grands, avérés ou non, n'ont aucune incidence. Et, pour remettre un peu d'ordre dans cet amalgame qui est fait entre les événements collectifs et individuels, quand certains les mélangent sciemment ou inconsciemment, les révélations attestées comme la ligature d'Isaac ou le buisson ardent, quoique porteuses de messages d'une portée qui dépasse les âges, n'entrent pas dans l'engagement collectif du peuple d'Israël à respecter le pacte de la Torah et ce qu'il contient. Ce qui est le fondement concret de cette Alliance immuable, c'est la révélation à titre collectif, national, ce qui n'existe dans aucune autre culture.
En conclusion, le Juif dérange doublement. D'abord, il montre à la conscience collective que D. attend quelque chose de l'Homme, même du non juif, ce qui fait peur aux mentalités permissives ; ensuite, il montre aux adeptes des deux grands groupes traditionnellement considérés comme monothéistes que la Parole se trouve toujours chez lui, qu'il est lui-même le véritable Israël, et que le programme du Retour n'est absolument pas obsolète.

Ps: la version française des passages bibliques est tirée de la traduction du texte original par les membres du rabbinat français sous la direction de Zadoc Kahn, Grand-Rabbin, 1899.
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Publié dans Torah

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